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La disparition de l’instant


Par Ludovic Zuili , publié le 07/12/15  |  843  lecture(s)

Réalisateur / Directeur Artistique / Photographe

Je m’appelle Ludovic, j’ai 29 ans, je suis auteur, réalisateur et photographe. Sur une échelle de 1 à The Fat Jewish je pense être assez haut dans le classement des gens connectés sur les nouvelles technologies. Internet, les réseaux sociaux, c’est un peu comme une drogue dont t’aurais envie de décrocher ou d’en ralentir l’usage mais tu ne peux pas. Dans le futur, j’imagine que les centres de désintoxication auront des services de « déconnexion digitale ». 

Certainement, le mouvement que mon corps a le plus fait ces dernières années est celui de tirer mon portable de la poche de mon jean pour regarder si j’ai des notifications, puis de le remettre à sa place. (Je suis un peu masochiste je l’admets car mon téléphone est en full silencieux donc je dois regarder pour savoir). Il y a quelques semaines, je suis parti en week-end en Italie sur un coup de tête. Quelques jours plus tard je recevais un iMessage d’un ami Facebook « J’ai appris que t’étais parti à Rome, c’était naze ? T’as rien publié… ». Non, c’était très bien en fait.

Notre monde connecté, instantané, nous impose un rythme effréné dans lequel nos vies ne sont plus que des timelines, des likes et des comments. La qualité des moments que je passe est, à tort, jugée sur les images, légendes que je partage sur les réseaux sociaux. Un moment de joie, un joli paysage perdra de sa saveur s’il n’est pas validé par l’audience digitale.

Souvent, j’ai l’impression de subir ce que j’appelle « la pression du post ». Evidement, il n’y a pas uniquement cette notion de pression sociale digitale qui régit nos réseaux. J’ai la sensation que nous avons également la volonté de laisser une trace. Comme si exister en notre temps devait être prouvé et ce à jamais car Internet est éternel. On prend alors le temps de revenir sur nos aventures du passé. C’est le même principe que l’album photo mais celui-ci est mis à la disposition du monde entier.

Quoi de plus grisant que de se dire dans 200 ans, des gens pourront voir nos vies, essayer de les comprendre et les analyser. Désormais, ce ne sont plus uniquement les artistes, les politiques, les inventeurs qui laisseront une marque dans le futur. Cependant, cette idée de trace connecte notre futur à notre passé. La notion de nostalgie et de décalage temporel est encore présente.

« J’ai appris que t’étais parti à Rome, c’était naze ? T’as rien publié… ». Non, c’était très bien en fait.

Aujourd’hui, je peux le dire, je crois en la disparition de l’instant présent. Pendant plus de 2 ans, j’ai tenu avec plus ou moins de sérieux (beaucoup au début, moins à la fin) un journal de photographies argentique en ligne – Araw! – pour A Roll a Week sur lequel je m’imposais de poster une pellicule par semaine. Ce blog m’a permis de développer mon oeil, mon attention et ma persévérance aussi. Il m’a obligé à être à l’affut et à garder un rythme de production soutenu.

Ce blog je l’ai arrêté il y a quelque temps, par lassitude mais aussi et surtout parce que j’avais l’impression de vivre en dehors de ma vie. Le côté positif de ce projet est que, a plupart du temps, je me suis senti obligé d’improviser des photos, je me suis imposé d’aller dans des endroits insolites, m’activer alors que je n’en avais aucune envie. Le côté négatif est bien plus vicieux, j’avais l’impression qu’une force supérieure allait me demander de rendre des comptes si je ne postais pas la pellicule dans les temps. Egalement, et c’est le propre du métier de photographe : on vit hors du présent. Lorsque l’on est en recherche d’une image, on est concentré sur les conséquences d’un déplacement, ou d’un changement de réglage. On a tendance à découper l’espace en séquence, à scénariser notre environnement, à sur-analyser la lumière ambiante. Dans la magie de cet instant présent, je pense au résultat, donc au futur.

Les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat (que j’aime vraiment moins) provoquent en nous ce désir du like, cette envie d’être aimé, validé, accepté par les autres. Ils nous amènent donc à penser avant tout aux réactions que vont provoquer le fait de poster quelque chose, plus qu’à réellement profiter du moment présent. Il se trouve que nous sommes tous des photographes, des auteurs aujourd’hui. « Regardez comme je m’amuse avec mes amis ! Regardez comme c’est beau où je suis. Ça vous plaît? »

Je ne porte aucun jugement de valeur sur ceux qui pratiquent les réseaux sociaux, je suis pareil voire pire que la majorité des gens. Je suis heureux quand je sais que le travail va m’emmener loin parce que je vais pouvoir faire des photos et les partager. Partir me permet de produire et je ne peux nier que la possibilité de partager ce voyage avec les autres m’excite aussi.

J’ai sincèrement l’impression que nous sommes prisonniers de nos téléphones. Choisir le restaurant où l’on va déjeuner en fonction du fait qu’il a le wifi ou pas. Remercier les opérateurs d’avoir mis en place des partenariats qui permettent de profiter de la 4G partout en Europe. Se sentir mieux respirer au retour à l’hôtel après une journée dans la campagne d’un pays lointain. La majeure partie du temps, je m’en accommode, quelques fois ça me donne une image particulièrement triste de notre époque.

Au delà du devoir d’avoir des vies géniales à partager au quotidien, les réseaux sociaux nous demandent une rigueur et une réactivité constante. Quelle invention pernicieuse que la « notification de lecture ». Il y a pas si longtemps pour Instagram, un peu plus pour Facebook et depuis le départ pour WhatsApp, nous avons maintenant accès à des notifications qui nous informent que le destinataire de notre message a bien vu ce qu’on lui avait envoyé. Il ne s’agit même plus de savoir si le message envoyé est arrivé à bon port mais s’il a bien été lu. Pour celui qui le reçoit, c’est une exigence supplémentaire qui lui est imposé.

« Je t’ai envoyé un message il y a 5 minutes, j’ai vu que tu l’avais lu, pourquoi tu me réponds pas ? ».On en vient presque à oublier que les autres ont des interactions dans le monde réel qui ne permettent pas de répondre à la seconde où le message a été lu.

Plus d’une fois, dans des conversations digitales, je me suis remis totalement en question pendant les quelques heures où je n’avais pas de réponse à mon message qui avait pourtant bien reçu les deux petites croix bleues sur WhatsApp. « J’ai dit ça, j’aurais pas dû dire ça, il ou elle doit penser ça. ». Souvent la personne n’était pas en train de commencer à me détester mais avait simplement décidé de vivre dans le monde réel pendant quelques heures. Un des vices de cette sur-représentation du moi sur les réseaux sociaux intervient également dans la construction des couples. Les couples 2.0. Quelle connerie. Paul est maintenant en couple avec Michelle. 150 likes. On ne nous montre pas la gueule des 30 mecs qui voulaient se taper Michelle et qui vont maintenant guetter tous les signes d’une possible rupture.

Dernièrement j’ai envoyé un message à une fille avec qui j’avais flirté entre deux relations amoureuses. Elle m’a répondu « tu m’écris parce que tu sais que je me suis séparé, car je ne poste plus de photos de mon copain et moi » « Non! ». Bien sûr que si. L’image que l’on renvoie sur les réseaux devient commune. Mes deux dernières relations se sont construites comme ça. Mon Instagram se remplit et se vide à chaque relation parce que bien trop souvent, mes followers veulent voir mon couple, voir le selfie qu’elle vient de poster sous un autre angle. Je ne regrette pas, j’ai été amoureux dans la vie réelle et j’ai vécu de très belles choses.

Je constate simplement que j’ai traversé ces deux relations en y vivant principalement àtravers l’image qu’elle allait refléter de moi. J’ai la sensation qu’en étant plus discret, moins connecté aux réseaux sociaux et plus ancré dans l’instant, et bien ces relations auraient été différentes. Plus saines sans doute, plus intenses très certainement, et les moments passés ensemble plutôt régit par la simple envie d’être bien tous les deux et non pas heureux aux yeux des autres.

Je ne sais pas dans quelle mesure Jean-Pierre Claris de Florian avait frappé juste à l’époque, il a écrit « Pour vivre heureux, vivons cachés ».

Aujourd’hui ça m’apparaît comme une évidence. L’idée à mon niveau n’est pas d’éteindre ma vie sociale digitale, au contraire, je pense que je serais malheureux sans. Je pense que je dois simplement faire preuve d’une certaine mesure, je dois apprendre à garder pour moi certains instants, comme mes relations amoureuses, apprendre à ne pas sortir de l’hôtel systématiquement avec mon téléphone ou même un appareil photo et commencer à regarder le monde avec des yeux d’enfants. On s’en reparle dans un an, sans doute aurais-je deux téléphones pour gérer mon compte Instagram et celui de mon nouveau couple plus facilement. Sans doute n’aurais-je pas résisté à créer un compte sur le réseau social du futur. J’espère en tout cas que le fait d’avoir couché ces idées ici me feront mentir et signeront le début de ma thérapie digitale.

Annexes
Le Selfie Stick.
1 – le selfie stick fait la promotion des appareils photos à selfie des téléphones portables qui
diminuent globalement la qualité des images que l’on peut voir sur les réseaux.
2 – j’ai vu une nana arpenter avec un grand sourire le parvis de Notre-Dame, avec elle, une amie qui la regardait se prendre en photo avec son selfie-stick. POURQUOI ? Les téléphones réduisent nos interactions avec les gens du monde réel, pourquoi utiliser un objet qui réduit à néant le simple fait de demander à quelqu’un de nous prendre en photo quelque part ?
3 – les selfie sticks sont une vraie cause de mortalité.
4 – je hais les selfie sticks !

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